Pas vraiment docile et moins rapide que les bêtes de course plus jeunes, le Pen Duick avait tout de même des atouts pour séduire : racé, élégant, il était né en 1898 à Fairlie, sur les bords de la Clyde, du coup de crayon d'un des architectes les plus en vogue de son époque, l'Écossais William Fife III.


Yum, Griselidis, Manda, Cora V, Astartée, Panurge, Butterfly, autant de noms de baptême, autant d'amours éphémères avec les premiers propriétaires brièvement séduits par le voilier, durant ses 47 premières années de vie sportive. 1902 : il passe sous pavillon tricolore. 1935 : il est rebaptisé Pen Duick.1938 : ce cotre aurique de 15,10 mètres de long va enfin connaître la fidélité avec Éric Tabarly. Acquis par le père de ce dernier, sa coque a rapidement pourri dans les vasières. Comme il y était très attaché, Eric a fait refaire toute la coque en polyester. C'était la plus grande coque de ce type à cette époque.


Tabarly fut doublement pionnier, puisqu'à l'époque, le sauvetage de ce qu'on appellerait plus tard maladroitement "vieux gréements" était en France une innovation. Tout comme la construction de la coque en plastique (une première), la plus grande coque polyester moulée à l'identique sur l'original délabré. Une hybridation de technique moderne et de tradition que Tabarly ne devait jamais renier : honnête, il avait par exemple prévenu qu'il refuserait, à cause de ce moulage moderne, que le cotre puisse être classé monument historique.


Mieux qu'un monument, Pen Duick est devenu, entre ses bras musclés, une danseuse vive et aguichante. "Il manœuvrait son voilier comme on fait du vélo", s'émerveille Jeannot Le Moigne, président de la station de sauvetage de Bénodet et plongeur émérite qui connaît l'estuaire comme ses palmes. "Il osait se faufiler entre des hauts fonds où moi-même, au moteur, je n'ose m'aventurer. Et c'était un plaisir de le voir s'amarrer à une bouée. Il fonçait droit dessus, semblait devoir la manquer puis virait sur place pour s'immobiliser pile devant." Un bien joli quadrille pour une sportive écossaise de cent ans...


C'est à son bord, qu'en 1998, Éric Tabarly tombe à la mer…